Pourquoi l’Afghanistan a-t-il besoin de la digitalisation pour mener à bien l’inclusion financière

Luca Borella

Expert en finance digitale

Lorsque j’ai dit à ma femme que j’allais réaliser une étude d’impact en Afghanistan, elle fut déconcertée. Je m’attendais, bien entendu, à une telle réaction. L’Afghanistan est bien souvent associé dans les esprits à la guerre, le terrorisme et la pauvreté extrême. Mais c’est loin d’avoir toujours été le cas. Si vous aviez emprunté le Hippie trail dans les années 70 pour rejoindre l’inde ou l’Asie du Sud par la route, vous auriez traversé l’Afghanistan d’Ouest en Est. Vous auriez visité des villes aussi importantes qu’Herat, où il se dit qu’ « il était impossible d’étendre la jambe sans donner un coup à un poète », et vous auriez pu manger un kebab après avoir flâné dans les rues du vieux Kaboul. Malheureusement aujourd’hui, l’Afghanistan n’est plus connu pour ses marchés colorés, et les chefs d’œuvres du poète Perse Rumi n’inspirent plus le Monde.

Aujourd’hui l’Afghanistan est classé 169ème sur 188 selon l’indice de développement humain du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) et est donc l’un des pays les plus pauvres du monde. Après la transition politique en 2014, le nouveau gouvernement a échoué à stabiliser durablement le pays. Les attaques terroristes constantes et autres actes de violence ont profondément impacté l’économie, à tel point que, en 2017, presqu’un quart (24%) de la population active était au chômage.
En mai 2019, le président Afghan a convoqué une
loya jirga afin de mettre en place une stratégie commune pour de futures négociations avec les Talibans. Cette assemblée devrait pouvoir permettre au pays de retrouver une certaine stabilité après dix ans d’invasion soviétique, les années sanglantes des talibans au pouvoir et la guerre contre le terrorisme menée par les Etats-Unis. A cela s’ajoute le réchauffement climatique qui représente une menace grandissante pour la population Afghane, et en particulier pour les plus pauvres.

Beaucoup d’organisations internationales et régionales investissent du temps, des efforts et de l’argent afin d’aider le pays et sa population. Parmi elles quatre institutions de microfinance (IMFs) accordent chaque année plus de 130 000 prêts aux Afghans exclus du secteur financier traditionnel.
Commissionnés par le Microfinance Investment Support for Afghanistan (MISFA), nous avons passé quatre mois en 2018-2019 afin d’analyser l’impact de la microfinance sur les conditions de vie des clients. Nos recherches ont montré que la microfinance avait un impact positif sur la société Afghane, en jouant le rôle de filet de sécurité pour les plus pauvres, tout en permettant la croissance de micro-entreprises. Cependant, une grande partie de la population Afghane n’est couverte par les services des IMFs, particulièrement les habitants des zones reculées et peu sûres. Selon la base de données Global Findex, 30% des Afghans de plus de 15 ans n’ont pas de compte bancaire, car les institutions financières sont situées trop loin.

L’analyse des données que nous avons récoltées a montré que les institutions de microfinance Afghanes sont sur le point d’adopter la finance numérique. C’est un vrai tournant pour les pays sous-développés qui souffrent de conditions économiques, sociales et politiques défavorables. D’après un récent rapport du C-GAP intitulé Fintech and Financial Inclusion, la révolution digitale et les fintech permettent de rendre la finance accessible à tous, y compris aux individus et entrepreneurs sans historique de crédit. Les nouvelles technologies aident également les institutions financières et autres associations de développement à suivre leurs clients efficacement et à leur proposer des services plus adaptés, tout en réduisant les coûts opérationnels. Dans un pays comme l’Afghanistan en particulier, la digitalisation des services bancaires et des payements permette aux IMFs de réduire les coûts liés à la provision de services financiers et non-financiers à leurs clients. Plus important encore, les nouvelles technologies aident les IMFs à atteindre des clients plus isolés, habitants dans des zones à faible densité de population et haut risque sécuritaire.

En s’attardant sur les caractéristiques de l’Afghanistan, on remarque que, en dehors de sa situation politique instable, le secteur des technologies de l’information et de la communication (TIC) a connu une croissance fulgurante ces dernières années. L’index « GSMA mobile connectivity » est de 20,41 sur 1001, accordant à l’Afghanistan le statut de « découvreur », i.e un pays ayant une grande marge de progression pour les quatre leviers2 et de faibles taux de couverture pour la téléphonie mobile et internet. En Janvier 2019, le GSMA a estimé que, en Afghanistan, 77% de la population utilise les produits et services (en majorité prépayés) de quatre opérateurs privés et d’un opérateur public, soit une augmentation de 10% depuis janvier 2018. Il y a 36,79 millions utilisateurs d’internet, ce qui représente seulement 26% de la population totale, mais une augmentation de 142% depuis Janvier 2018. De plus, la plupart des usagers d’internet utilisent un mobile pour se connecter. Selon le World Bank feasibility assessment, les principaux obstacles à la mise en place d’un secteur d’applications mobiles en Afghanistan sont i) l’absence des compétences et expériences nécessaires à la mise en place d’un secteur d’applications mobiles (et l’absence des ressources nécessaires pour le développement de ces compétences); ii) le manque de sensibilisation sur le potentiel des technologies mobiles; iii) les obstacles dus aux nombreuses langues parlées et au faible niveau d’anglais.

En ce qui concerne la finance digitale, bien que le pourcentage des personnes ayant fait ou reçu un payement digital3 ait atteint les 11% en 2017 contre 6% en 20144, c’est encore bien en dessous des niveaux atteints par les pays voisins comme le Pakistan (ou l’Iran, bien que moins comparable). Par exemple en Afghanistan, seulement 1% de la population âgée de plus de 15 ans avait un compte bancaire mobile en 2017 contre 7% au Pakistan (et 26% en Iran). Il faut noter qu’au Pakistan, les portefeuilles mobiles furent introduits en 2009 avec Easypaisa, et forts de leur succès, furent vite imités par d’autres initiatives. Parmi les autres barrières à l’adoption de la finance digitale par les Afghans, on trouve le haut degré de scepticisme par rapport à la monnaie digitale, ainsi que le poids important de l’économie informelle. En 2005, la Banque Mondiale estimait qu’entre 80 et 90% de l’activité économique en Afghanistan relevait du secteur informel5. Les données que nous avons collectées donnent des résultats comparables.

Néanmoins, les business informels pourraient se formaliser, si c’était dans leur intérêt. Il faudrait les y inciter en proposant des services digitaux qui requerraient que l’activité soit formalisée ou en cours de formalisation. Ces services pourraient être fournis par des IMFs ou en partenariat avec un fournisseur tiers, comme une banque, une entreprise de fintech ou un opérateur téléphonique. Par exemple, une IMF qui prête de l’argent à ses clients pourrait collaborer avec une banque traditionnelle afin d’offrir des livrets d’épargne sans avoir à postuler à l’agrément bancaire complet, car les services d’épargne seront fournis par la banque partenaire. Un autre exemple fréquent est celui du fournisseur de payements digitaux qui collabore avec un opérateur mobile et peut ainsi utilise son réseau.
Afin de mettre en place ces nouvelles activités, les IMFs doivent améliorer leurs systèmes informatiques et les rendre interopérables avec ceux des fournisseurs tiers. Il faut également que les régulateurs établissent des normes et favorisent la standardisation tout en s’assurant que les lois existantes ne freinent pas l’innovation en matière de finance digitale.

Pour résumer, la route est longue pour faire de l’Afghanistan un pays sûr. La sécurité est absolument primordiale pour un pays et sa population, afin de croitre et se développer à nouveau après quatre décennies de guerre et de terreur. Maintenant que la paix n’a jamais été aussi proche, l’Intelligentsia Afghane a l’obligation morale de réfléchir au transfert des capitaux qui arriveront dans le pays une fois que le risque politique sera réduit. L’innovation financière, les services bancaires mobiles et la digitalisation peuvent être des outils pour accélérer ce processus, et mettre ces capitaux au services des plus pauvres, de ceux qui en ont le plus besoin. Davantage d’égalité et d’opportunités mènera le paix vers une paix durable.

 

1 L’index « GSMA mobile connectivity » mesure la performance de 163 pays pour quatre leviers différents, dans le domaine de la connectivité internet : Infrastructure, Accessibilité, Volonté des consommateurs et Contenu et services.

2 Infrastructure, Accessibilité, Volonté des consommateurs et Contenu et services.

3 Le pourcentage de sondés disant avoir utilisé de la monnaie digitale, une carte de débit ou de crédit ou un téléphone mobile pour faire un payement depuis un compte bancaire, ainsi que ceux affirmant avoir utilisé internet pour payer leurs factures ou acheter quelque chose en ligne, ces 12 derniers mois. Cela comprend également les sondés disant payer leur factures, envoyer ou recevoir des virements, recevoir des payements pour produits agricoles, des transferts gouvernementaux, leur salaire ou leur pension de retraité du secteur public, et ce à travers leur compte auprès d’une institution financière ou sur leur compte de monnaie digitale, depuis ces 12 derniers mois.

4 https://globalfindex.worldbank.org/

5Rasmussen, Steve. The Current Situation of Rural Finance in Afghanistan. The World Bank. 2005

 

 

Photo: Proparco PR material

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