Une brique financière pour l’avenir

Katia Raguzzoni

Experte en inclusion financière

Je me suis rendue au Liban pour la première fois en 2016 ; carrefour entre différentes civilisations; espace de transit; ce pays de la rive Est de la méditerranée est caractérisé par une très grande tolérance vis-à-vis des autres populations et cultures. Depuis le début du conflit dans le pays voisin, le Liban a accueilli un million et demi de Syriens fuyant la guerre, et est ainsi devenu le pays au monde a accueillir le plus grand nombre de réfugiés proportionnellement à sa population[1].

D’après les données du UNHCR, la majorité des réfugiés Syriens enregistrés vivent dans la région de la Beqaa (36,7%), dans le nord du pays (26,4%), à Beyrouth (25,5%) et dans le sud (11,7%)[2]. La plupart d’entre eux sont logés dans des abris près de terres agricoles ou d’autres habitations. Depuis 2011, le paysage a changé, la taille des villes ayant augmentée au fur et à mesure de l’arrivée de refugiés cherchant une solution décente pour se loger. Les conditions de vie sont rudes : les hivers sont longs et il y neige beaucoup ; les étés sont caniculaires. Au printemps dernier, les pluies ont causé d’importantes inondations. Les conditions climatiques ne font qu’aggraver une situation déjà bien précaire.

L’aide la plus élémentaire (abris, eau, procédures de protection, cash), est apportée depuis le début du conflit syrien par l’industrie mondiale de l’aide au développement, mais la prolongation de cette crise exige dorénavant des réponses différentes et innovantes. Cette situation d’urgence prolongée affecte particulièrement les personnes les plus vulnérables : les femmes, les personnes âgées et les enfants, qui bien souvent n’ont pas la possibilité d’aller à l’école.

Les visites de terrain dans les camps de réfugiés deviennent de plus en plus émouvantes, dans un pays qui ne leur reconnaît aucun statut légal. Le gouvernement Libanais augmente la pression sur les camps, faisant le maximum pour limiter leur installation sur la durée. Les réfugiés sont contraints de construire leurs abris de façon précaire, parfois avec des affiches publicitaires pour des hamburgers qu’aucun d’entre eux n’a jamais mangé.

Leurs histoires, leurs attentes, leurs rêves et leurs espoirs prennent une toute autre tournure lorsque l’horizon n’est composé que de tentes et d’installations précaires dans la magnifique vallée de la Beqaa, parallèle à la frontière Syrienne. Dans une situation aussi instable et précaire, dans laquelle beaucoup de questions restent en suspens (Quand la guerre prendra-t-elle fin ? Qu’arrivera-t-il aux familles dont les abris sont détruits ? Comment vont-ils pouvoir se construire à nouveau un futur ?), nous devons nous efforcer de trouver de nouvelles solutions pour améliorer leurs conditions de vie, leurs compétences et leurs savoirs. De nouvelles stratégies doivent être identifiées afin de les aider à concrétiser leurs rêves dans un futur proche.

Aider les réfugiés nécessite une profonde compréhension de leurs capitaux sociaux, humains, matériels et financiers [3], afin d’appréhender au mieux les problèmes qu’ils rencontrent quotidiennement et de comprendre leur attachement à leurs connaissances et relations antérieures au conflit.

Afin de répondre à leurs besoins, nous échangeons d’abord longuement avec eux, notamment sur les questions financières, afin de comprendre comment ils gèrent leurs revenus, limitent leurs dépenses et anticipent les problèmes. La majorité des personnes avec lesquelles nous avons discuté n’utilisait pas d’instrument financier dans leur pays d’origine et leurs ressources étaient gérées au jour le jour en fonction des besoin et des sommes disponibles. Bien que quelque uns d’entre eux, surtout des femmes, aient déjà fait partie d’un groupe d’épargne en Syrie, l’épargne n’est pas valorisée ni par les ménages ni par certains acteurs du secteur de l’aide au développement, notamment à cause de l’absence de certains revenus. Epargner est souvent perçu comme un objectif inatteignable et la dépendance aux aides des associations empêche de passer d’une logique d’urgence à une logique de résilience.

Dans ce contexte, éveiller les consciences et permettre aux réfugiés d’améliorer leurs capacités financières est absolument crucial afin d’encourager les comportements constructifs à travers un processus d’apprentissage innovant. L’éducation financière est essentielle car elle permet aux réfugiés de transformer des connaissances en pratiques quotidiennes. Le modèle que nous mettons en avant met l’accent sur l’utilisation des ressources financières, naturelles et matérielles, qui étant très limitées, doivent être utilisées de façon réfléchie.

Les dépenses au cours de la journée sont nombreuses: nourriture, eau, électricité, frais liés aux déchets, frais médicaux, école, téléphone, couches, cigarettes, etc. De l’autre coté de la balance se trouvent les revenus, les transferts reçus de la part de proches et l’épargne. Le suivi de tous ces flux est absolument indispensable afin d’éviter le surendettement (auprès de commerçants, de Shaweshes[4] ou d’autres membres de la communauté) et pour commencer à mettre de l’argent de côté pour leur avenir, en fonction des objectifs et rêves de chacun. Les groupes d’épargne représentent une bonne solution pour permettre aux réfugiés de mettre de l’argent de coté, malgré leurs difficultés économiques et financières. Ces groupes peuvent suivre différentes méthodologies, mais ils ont tous le potentiel de créer de la cohésion au sein du groupe et de renforcer l’estime personnelle des membres. Une petite somme épargnée chaque jour, multipliée par le nombre de membres dans le groupe, peut mener à de larges sommes disponibles pour saisir des opportunités non seulement économiques mais aussi sociales, et permettre par exemple des investissement dans les camps (en matière d’éducation, de santé, d’énergies renouvelables, etc.). Ainsi l’épargne peut représenter un moyen d’investissement pour davantage de résilience et un meilleur futur. La participation des réfugiés aux groupes d’épargne peut aussi être un moyen de leur créer un historique de crédit et permettre d’évaluer leur risque crédit, à travers les régions et les pays et ainsi participer à leur inclusion financière sur le long terme, au delà du conflit et de l’urgence.

L’éducation financière représente aujourd’hui un moyen privilégié pour encourager l’inclusion financière et sociale des réfugiés au Liban et dans leur pays d’origine. La justice économique et l’éducation financière sont les deux raisons d’être de nos projets sur le terrain. Améliorer les compétences et connaissances financières des réfugiés leur permettra de faire des choix avisés, en fonction de leurs besoins et de leurs ressources, et de comprendre comment améliorer leur situation malgré les nombreuses barrières encore existantes.

 

[1] Maja Janmyr, No Country of Asylum: ‘Legitimizing’ Lebanon’s Rejection of the 1951 Refugee Convention, International Journal of Refugee Law, Volume 29, Issue 3, October 2017

[2] https://data2.unhcr.org/en/situations/syria/location/71

[3] Ana Uzelac, Jos Meesteer, Markus Goransson, Willem van den Berg, The importance of social capital in protracted displacement, https://www.fmreview.org/sites/fmr/files/FMRdownloads/en/syria2018/uzelac-meester-goransson-vandenberg.pdf, February 2018

[4] En arabe, le terme Shawesh est utilisé pour désigner le chef du camp de réfugiés. Dans la plupart des cas c’est un homme qui tient ce rôle, bien qu’il existe quelques camps pour lesquels ce sont des femmes. Le Shawesh exerce une fonction de surveillance et prend les décisions au sein de la communauté. Le Shawesh coordonne également la main d’oeuvre syrienne qui travaille au Liban, notamment dans le secteur agricole. Ce personnage existait deja bien avant le conflit Syrien, et faisait le lien entre les travailleurs Syriens et les propriétaires de terres agricoles Libanais.

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